Le 24 avril 2026, les inondations ont ravagé plusieurs quartiers de Limbe. L’ONACC avait pourtant inscrit la ville dans son bulletin d’alerte décadaire. Une prévision sans suite opérationnelle qui illustre, une fois de plus, le mal profond qui ronge la gestion du risque climatique au Cameroun, de Limbe à Douala, de Yaoundé aux plaines du Nord.
Church Street, Mbonjo, Motowo. Ces noms résonnent désormais comme un inventaire de la fatalité. Le vendredi 24 avril 2026, des pluies prolongées ont transformé ces quartiers de Limbe en zones sinistrées, provoquant des dommages matériels significatifs et plongeant des centaines de ménages dans le désarroi. Pourtant, rien de tout cela n’aurait dû surprendre. Dans son 258e bulletin décadaire de prévisions climatiques, couvrant la période du 21 au 30 avril 2026, l’Observatoire National du Changement Climatique avait formellement identifié Limbe parmi les localités exposées à un risque d’inondation. Le tableau de la page 11 du document listait, noir sur blanc, les zones camerounaises menaces, inondations, glissements de terrain, chaleur extrême ,pour cette période précise.
De Limbe à Douala : une vulnérabilité nationale qui ne se négocie plus
La tragédie de Limbe n’est pas un accident géographique isolé. Elle est le symptôme d’une vulnérabilité climatique qui traverse le Cameroun de part en part, des côtes atlantiques aux savanes du Sahel. À Douala, capitale économique et ville la plus peuplée du pays, les inondations sont devenues un rituel saisonnier. Les quartiers de Bonapriso, Makepe, Logbaba ou encore Nyalla se retrouvent régulièrement sous les eaux dès que les pluies s’intensifient, avec des pertes humaines et matérielles qui s’accumulent d’année en année, sans que les réponses structurelles ne suivent.
À Yaoundé, la situation n’est guère plus rassurante. La capitale politique, construite sur sept collines, est paradoxalement exposée à des inondations récurrentes dans ses bas-fonds : Nkolbisson, Melen, Mvog-Ada. Les glissements de terrain y constituent également une menace réelle, notamment dans les zones périurbaines où l’habitat précaire prolifère sur des versants non stabilisés. Le Mfoundi déborde. Les caniveaux saturent. Et les constructions continuent de s’étendre là où elles ne devraient pas.
Plus au nord, les plaines de l’Extrême-Nord et de l’Adamaoua oscillent entre inondations catastrophiques en saison des pluies et sécheresses prolongées le reste de l’année , une double peine climatique qui fragilise des populations déjà exposées à l’insécurité alimentaire et aux conflits.

L’ONACC prédit. Qui agit ?
L’Observatoire National du Changement Climatique remplit, techniquement, sa mission. Ses bulletins décadaires constituent un instrument de veille sérieux, alimenté par des modèles météorologiques et diffusé avec régularité. Après les inondations de Limbe, l’institution a d’ailleurs réitéré son appel : elle « invite les populations des localités à risques citées dans le tableau à la page 11 du bulletin décadaire à rester très vigilantes ». Le message est clair. Sa portée, elle, reste limitée.
Car entre la publication d’un bulletin scientifique et la protection effective d’un habitant de Church Street ou de Mbonjo, il existe une chaîne , alerte, transmission, mobilisation, action, qui, au Cameroun, reste structurellement défaillante. Qui reçoit ces bulletins au niveau des mairies ? Qui les traduit en mesures préventives concrètes ? Qui informe, en temps réel, les populations exposées ? Les réponses à ces questions sont, au mieux, floues.
La vigilance individuelle, aussi sincèrement recommandée soit-elle, ne saurait tenir lieu de politique publique de prévention des risques.
Un urbanisme qui aggrave ce que le climat impose
La vulnérabilité du Cameroun face aux catastrophes climatiques n’est pas seulement l’affaire de la météorologie. Elle est aussi, et peut-être surtout, le produit de décennies de défaillances urbaines. À Limbe comme à Douala ou à Yaoundé, des milliers de ménages vivent dans des zones inondables faute d’alternatives, dans des logements construits sans permis sur des terrains non viabilisés, desservis par des réseaux de drainage inexistants ou obstrués.
L’imperméabilisation croissante des sols urbains, conjuguée à l’intensification des précipitations liée au changement climatique, forme un cocktail explosif que les prévisions de l’ONACC, aussi précises soient-elles, ne peuvent à elles seules désamorcer. Tant que l’aménagement du territoire restera le parent pauvre des politiques publiques camerounaises, les bulletins d’alerte continueront de documenter des catastrophes sans les empêcher.
Le temps de l’anticipation
Le Cameroun dispose d’atouts réels : des institutions techniques comme l’ONACC, une expertise scientifique en construction, une société civile de plus en plus mobilisée sur les enjeux climatiques. Ce qui manque, c’est la volonté politique de transformer ces ressources en système de protection opérationnel — avec des plans d’urgence municipaux activables, des budgets de prévention fléchés, des mécanismes de coordination entre l’État, les collectivités locales et les communautés.
Limbe a payé, le 24 avril, le prix d’un retard collectif. D’autres villes, d’autres quartiers, attendent leur tour dans les tableaux de l’ONACC. La question n’est plus de savoir si la prochaine catastrophe aura lieu. Elle est de savoir si, cette fois, quelqu’un aura agi avant.
Mireille Siapje

