Energie

Eau potable dans les quartiers défavorisés : une course quotidienne entre éloignement, temps et argent

Faute de raccordement au réseau conventionnel, des millions d’habitants se tournent vers des services « non conventionnels » : sources aménagées, puits communautaires, bornes-fontaines payantes.

« L’eau douce est une ressource rare et limitée », rappellent d’emblée Barthelémy Ndongo, Emmanuel Ngnikam et Stéphane Lako Mbouendeu. Dans le quartier EBA’A, à l’est de Yaoundé, cette rareté est une réalité quotidienne. Perché entre 800 et 900 mètres d’altitude, ce quartier d’habitat spontané domine tous les réservoirs de la capitale camerounaise. Résultat : en 2009, seuls 10 % des ménages avaient un accès direct au réseau conventionnel de la Camerounaise Des Eaux (CDE), contre 13 % six ans plus tôt. Face à ce déficit, les populations ont développé des services d’eau « non conventionnels » – c’est-à-dire sans cadre légal ni contrat formel. Sources sommairement aménagées, puits communautaires, forage à pompe manuelle, bornes-fontaines payantes : l’offre est variée, mais elle bute sur trois obstacles majeurs.

D’abord, l’éloignement. Près d’un ménage sur deux (49 %) se sent « loin » ou « très loin » de son point d’approvisionnement. En moyenne, 54 % des habitants parcourent au moins 151 mètres pour chercher leur eau de boisson. En cause, une topographie difficile et des effets de contournement qui peuvent tripler la distance réelle. « La frontière d’éloignement estimée, en moyenne à 190 m, semble être une valeur intermédiaire correspondant aux zones péri-urbaines », notent les auteurs, citant des seuils de perception différents entre milieux urbains et ruraux.

Ensuite, le temps perdu. Pour collecter dix litres d’eau, les résidents d’EBA’A passent entre 3 et 28 minutes au point d’eau, bien au-delà des vingt minutes considérées comme acceptables. En saison sèche, certains doivent se lever dès 2 heures du matin pour espérer puiser à 6 heures, tant les débits chutent et les files s’allongent. Enfin, le coût. Paradoxalement, l’eau « non conventionnelle » revient souvent plus cher que l’eau du réseau. Le prix moyen payé par les ménages est de 1,8 dollar américain par mètre cube, contre 0,8 dollar pour le service conventionnel. Certains usagers déboursent jusqu’à 5,3 dollars par mètre cube. « Seuls 30 % des ménages ne paient rien », précisent les chercheurs, et ces ménages gratuits sont généralement abonnés aux sources ou puits.

Malgré ces contraintes, les habitants d’EBA’A ne placent pas la baisse du prix en tête de leurs souhaits. Ce qu’ils réclament avant tout, c’est la proximité et la permanence du service. Ainsi, 96 % des ménages ayant connu par le passé un service de qualité (l’ancienne SNEC) aspirent à un retour à un service proche et continu. « Les principaux éléments de satisfaction des ménages semblent être la proximité du service d’eau et sa qualité », écrivent les auteurs, tandis que la gratuité n’a « pas d’influence notable ».

En clair, les résidents sont prêts à payer plus cher – jusqu’à un seuil de 2,10 dollars par mètre cube – si l’on garantit un point d’eau à proximité, un débit suffisant et des interruptions n’excédant pas trois jours. « Un délai de paiement des factures d’au moins dix jours […] semble tolérable », ajoutent-ils, en référence aux habitudes locales.

En conclusion, l’étude démontre que les services d’eau non conventionnels peuvent constituer des alternatives viables dans les quartiers défavorisés, à condition de rapprocher les ouvrages des usagers, d’assurer leur permanence et de maîtriser le coût. « Un service amélioré » est donc possible, mais il suppose une véritable prise en compte des réalités du terrain. Faute de quoi, les habitants d’EBA’A continueront de courir après l’eau – et après le temps perdu.

E.S.N

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